Comment lisez-vous le terme « malefemale », qui représente le thème de l’exposition d’Eleonora Pasti?

Y voyez-vous le « mal » et la « femelle », y sentez-vous le « malafemmena » de la chanson napolitaine, pensez-vous au « malum » latin en rapport avec le péché originel, généré par Eve tentatrice, ou discernez-vous la contraposition de l’univers masculin et de l’univers féminin par les mots anglais « male and female »?

Toutes les interprétations sont valables, car elles sont le fruit de votre vécu et de votre vision du monde, l’expression de votre ressenti quotidien en tant qu’individus, que vous soyez mâle ou femelle. Et elles vous positionnent dans la société, dans laquelle vous vivez, elles vous stigmatisent par rapport à votre culture. Est-ce bien, est-ce mal?

Difficile d’y répondre, à moins d’en faire un long discours anthropo-philosophique, qui tenterait d’élucider la provenance des stéréotypes sur le partage des rôles entre hommes et femmes.

Eleonora Pasti, depuis toujours sensible à la thématique du genre, a un moyen bien à elle pour bousculer ces stéréotypes figés et enracinés dans nos traditions, nos croyances, nos tabous à résonance atavique. En tant qu’artiste à l’imagination fertile, à la créativité abondante et au savoir-faire manuel enviable elle a créé des chefs-d’œuvre en beauté, élégance et expressivité: De grandes tapisseries entièrement cousues à la main et à la machine, hautes en couleurs et parsemées de bouts de tissu d’or, qui leur confèrent une touche de richesse et de noblesse. On y retrouve de précieuses toiles et des dentelles centenaires, héritées de grand-mère, on y découvre des étoffes africaines, patiemment assemblées pour en faire de magnifiques tableaux, dont le message important, discrètement camouflé par l’esthétique de l’image, ne saute violemment aux yeux qu’au deuxième coup d’œil.

En fait, Eleonora, qui s’insurge contre la pratique de l’excision, sait mettre le doigt sur la plaie et ceci au double sens du mot. Les femmes, sur lesquelles est pratiquée l’excision, ont une plaie à la place de leur clitoris! Le plaisir sexuel leur est sauvagement dérobé et ceci pour préserver leur candeur et marquer la suprématie des hommes en termes de jouissance. Ainsi, certaines tapisseries d’Eleonora représentent l’autoérotisme féminin, sans aucune valence pornographique, mais comme affirmation d’une féminité que personne n’a le droit de voler.

Bien d’autres personnages font partie de l’univers artistique et dénonciateur d’Eleonora et méritent d’être appréciés, comme le Joker, être fascinant et asexué, inspiré du jeu de cartes. Tenant son cœur dans la main, il nous livre sa vérité avec franchise, selon l’expression italienne « parlare col cuore in mano » (parler le cœur dans la main). Et que dire de Mr & Mrs Man, dont la fusion se fait au prix de la perte de nom et d’identité de Madame? Bien d’autres chefs-d’œuvre, petits et grands, attendent d’être découverts et de laisser leurs traces dans notre ressenti. L’exposition d’Eleonora Pasti taquine, émeut, questionne, impressionne, bref, elle séduit par sa grâce tout en faisant chavirer nos certitudes.

Delia Pifarotti

Correspondante culturelle « Tageblatt »